banner top

 

Différence télé réal / PanopticUS

Notre expérience est cependant à dissocier de la réalisation d’une télé réalité de part plusieurs points distincts.
La bible dramaturgique est le nom que l’on donne au document de référence  qui va être à la base d’une série d’épisodes. Elle va définir l’ensemble des éléments permanents indispensables au développement de la série. Le cadre est détaillé, les personnages, les relations entre les personnages, les lieux, la progression dramatique, et les éléments qui montrent des exemples de sujets qui seront développés. La bible peut bénéficier de la protection des droits d’auteur. Sur ce document la question est de savoir si le contrat entre la production et le candidat de télé réalité est un contrat de travail ou non. Un contrat de travail c’est un lien de subordination, une prestation de travail, et la contre-partie de ce travail se fait sous forme de rémunération. Les jeux télévisés sont des jeux, donc il est difficile de définir si le contrat doit être un contrat de travail ou non. Pour la justice il n’est pas aisé de donner aux participants de telles émissions le statut d’artistes interprètes car on ne peut pas toujours savoir s’ils sont naturels ou s’ils improvisent dans leur rôle.

Effectivement nous pourrions aux premiers abords affirmer que notre expérience est encore plus réelle puisqu’elle diffuse la vie quotidienne de 4 personnes dans leur propre habitat, avec leurs propres habitudes dans cet habitat, leurs relations, leur intimité.

Notre bible dramaturgique n’est en fait pas réellement existante, ou en tous cas pas arrêtée, dans le sens où nous avons choisi de créer non pas une interaction entre les participants du projet, puisque nous étions tous les quatre séparés, mais une interaction avec le spectateur. Via les réseaux sociaux et l’adresse mail du projet, les spectateurs deviennent alors les scénaristes. Nous avons de ce fait essayé d’amener le spectateur à se sentir faire partie intégrante du projet. Ce qui, nous avons pu le constater, à  eu l’impacte souhaité dans le sens où ce choix a fortement affecté leur côté voyeurs, comme nous l’avions pensé dans la conception de notre affiche : « VOYEUR ? ».

En revanche là où la télé réalité dépasse notre expérience c’est que les candidats de telles émissions ne contrôlent en rien leur image, c'est-à-dire qu’ils se contentent d’évoluer dans un milieu, souvent clos, d’interagir avec les autres candidats et de suivre simplement la bible dramaturgique rédigée par la production. Cependant, dans le projet PanopticUS, les 4 personnes filmées sont aussi les 4 personnes qui font le cadre, qui définissent le champ et le hors-champ, qui décident ce qu’il faut montrer ou ce qu’il ne faut pas montrer.

Nous sommes donc à la fois acteurs de notre propre rôle mais aussi réalisateurs, scénaristes et cadreurs. Nous utilisions les webcams de nos ordinateurs respectifs. Nous avons essayé de rechercher des cadres spécifiques qui se rapprochent finalement de ceux d’une télé réalité, c'est-à-dire en hauteur dans les angles des murs en aménageant tant bien que mal notre espace de vie, sans vouloir pour autant le modifier. Nous avons parfois été longtemps en gros plan puisque nous travaillons sur nos ordinateurs et que nous ne voulions pas nous forcer à changer nos activités mais rester naturels. Peut-être aurait-il mieux valu utiliser des webcams filaires immobiles pour garder le même angle de vue pendant tout le projet, pourquoi pas ? D’un autre côté le fait d’utiliser la webcam de notre ordinateur nous a fait prendre conscience du temps que nous passons chaque jour scotchés à nos écrans, nous l’avons également montré en essayant d’inclure la télévision ou les jeux vidéos à l’écran. Effectivement après avoir travaillé sur l’écran d’ordinateur, nous nous reposons devant notre télévision ou sur l’écran de notre portable, de notre tablette etc…

Le fait que nous contrôlions le cadre de nos webcams est aussi un facteur qui nous rappelle constamment que l’on nous voit puisque nous devons faire en sorte que le spectateur puisse nous voir et donc adapter le cadre en fonction de nos actions. De ce fait découle un sentiment de narcissisme envahissant, contre nature. Ce sentiment est fortement appuyé par le décalage temporel entre la réalité et la diffusion de l’image sur internet, nous pouvons donc nous voir avec quelques secondes de retard, ce qui nous renvoie directement à une place de spectateur de nous même, c’est quelque chose de très frustrant sur une durée comme celle-là, et c'est un sentiment que, je pense, les candidats de télé réalité, ne connaissent pas de cette manière puisqu’ils n’ont pas accès à leurs images de manière continue ou quotidienne et n’ont aucun contrôle sur leur image. En même temps ce narcissisme et cette manière de regarder, de contrôler, de retoucher même, l’image de soi, est quelque chose de très moderne, si l’on parle de « Facetime », l’application d’Apple faite pour les appels en « visio », cela n’a jamais marché auprès du consommateur, seulement tous les fabricants de téléphones s’obstinent à vouloir nous faire accepter et adhérer à ce principe. Mais aussi de part la communication via « Skype », « Chatroulette », ou encore l’accessibilité à des logiciels de retouche photo de plus en plus sophistiqués. Tout cela est confirmé et amplifié par le mouvement du « selfie » : le fait de se prendre soi-même en photo avec son téléphone et de poster la photo sur les réseaux sociaux. Cette tendance a été lancée par les personnalités, dans une intention de promotion ou de liens « personnels » avec leurs fans. Les personnalités postent des photos d’elles, prisent par elles-mêmes, et qui les montrent dans des actions ou situations de la vie quotidienne.

L’objectif était aussi de lancer des débats sur la télésurveillance mais également sur la présence ou l’omniprésence de caméras dans notre quotidien. Les débats n’ont pas vraiment marché puisque sur les 372 personnes qui sont venues sur le site, nous n’avons eu finalement qu’assez peu d’observations. Nous avons donc décidé d’inviter un certains nombre de spectateurs (voyeurs ?) à venir passer la soirée de l’autre côté de la caméra et à nous donner directement leurs impressions pour ainsi pouvoir débattre avec eux.

Pour synthétiser leurs réactions nous pouvons dire que la webcam diffère de la caméra, c’est un objet du quotidien, donc on l'oublie plus facilement. Au même titre que les caméras de surveillance, l'impression qu'étrangement elles ressemblent de plus en plus à des lampadaires, qu’elles se fondent dans l'espace urbain, dans un quotidien, mais elles sont présentes. Le mot "présence" est justement bien utilisé. La webcam n'était pas trop envahissante mais à certains moments une angoisse ponctue la soirée ("Qu'est-ce que je viens de faire ?", "Combien de personnes m'ont vues ?", "Est-ce que c'était politiquement correct ?"). La webcam a été pour certains un moyen de communication avec le monde extérieur, l'inconnu de l’autre côté de l'écran excite, il attire mais fait peur aussi. Pour d’autres il n'y avait aucune communication directe avec l'extérieur car il n'y a pas eu d'échange avec les spectateurs autres que des personnes qui nous connaissent et qui nous écrivaient en même temps. Ils considèreraient cette expérience comme la performance d'un quotidien, une sorte de prostitution gratuite et assumée. La plupart des participants pensent que personne n’accepterait de se faire filmer au quotidien car chaque personne a besoin d'intimité. De plus cela demande un effort constant de bienséance, ce qui empêche "le relâchement" et donc devient un obstacle au confort. Ils ont en général apprécié l’expérience.

Pour d’autres, aujourd'hui nous avons tellement l'habitude de suivre la vie des gens via Facebook, Twitter, ou autres réseaux sociaux qui permettent de mettre des photos ou des vidéos accompagnées de commentaires, de statuts, de déclarations, racontant absolument tout et n’importe quoi, que l'on oublie presque trop vite que nous sommes  filmés et peut-être observés.

Dans le cadre de cette expérience, dans le métro, dans la rue ou dans un magasin nous sommes constamment suivis par des caméras. Aujourd'hui avec la télé réalité nous ne pensons pas toujours à ce que les gens pourraient penser de nous derrière leurs écrans, de plus nous pouvons influer sur l'image que nous donnons à l’écran alors l’expérience est peut-être même plus intéressante en étant devant la caméra que derrière. En somme, cette expérience a été unique pour eux mais l'habitude d'être regardés, observés, demeure.

Avec leur vision de spectateurs et d’acteurs ils ont pu observer une certaine évolution au fil de l’expérience. Le premier jour il y avait quatre comportements différents, l'un été replié en boule sur le canapé, l'autre fixait la caméra plus ou moins à l'aise. De manière générale on sentait un malaise. Progressivement ils ont pu retrouver les petites manies de chacun. Comme si le naturel revenait au galop puis l’on accepte le fait que quelqu'un puisse entrer dans votre intimité.

 

 

pied