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Lorsque nous avons conçu PanopticUS, nous sommes partis de la question de la vidéosurveillance dans l'espace urbain  ou plutôt le changement de point de vue entre regardé et regardant. La personne surveillée devient individualisée et les « voyeurs » sont en position de spectateurs. Au cours de notre projet, mais surtout de notre expérience personnelle face à la webcam, nous avons trouvé d'autres enjeux reliés à la vidéosurveillance : la télésurveillance ou plutôt la téléréalité. La filiation nous est apparue pour plusieurs raisons : le rapport à l'intime, la relation entre nous et « le public », le phénomène télévisuelle du « zapping » et la captation du quotidien (du banal). La question d'une expérimentation (performance) collective accompagne la réflexion de la télé-réalité en s'en détachant par des procédés choisis. D'où le choix de terminer le titre du projet par « Us ». L'intention est ici d'élaborer des connexions entre les enjeux de la téléréalité et notre projet lié à la vidéo surveillance dans l'espace urbain, tout en montrant les différences et les similitudes par un contexte social mais aussi numérique.

 

Histoire et introduction de la TV réalité

Le concept de la télé réalité est né aux Pays Bas avec « Big Brother » en 1999. Les pays européens ont décliné le processus en le réadaptant. Par exemple en France, Patrick Mahé évoque le changement de ce nom en « Loft Story », le terme « Big Brother » connotant de façon plus explicite le principe de voyeurisme. Pour faire accepter le programme, il faut le « dé-incarner » ou plutôt énoncer clairement le concept : un lieu et des histoires. L'idée télé-réalité s'est largement et rapidement étendue dans le monde entier et participe à un moyen d'échange audiovisuel entre la télévision et notre continent. Un espace globalisé où s’effondre les frontières, les murs, grâce à un nouveau média, une nouvelle interconnexion.

En 2003, J. P. Teyssier et Dominique Roux décident d'organiser un colloque à l'Université Paris Dauphine nommé « Les enjeux de la télé réalité » pour voir les logiques économiques, juridiques, et de diffusions au niveau de la société. Dans celui-ci Mike Morley1 dresse trois âges de la télévision. Tout d'abord la paléo-télévision qui est une instance institutionnelle où ce sont les experts qui interagissent. Aucune place n'est définie pour le spectateur qui regarde. Puis, dans les années 80-90 la néo-télévision  : on s'approche des gens avec des TV témoignages (« talk show », « réality show ») où est provoquée une irruption de l'intime. On parle d’expériences personnelles, de notre vie sexuelle, de conflits parentaux. La télévision devient objet de résolution. A l'heure actuelle, nous sommes dans l'ère de la post-télévion  : elle n'est plus un vecteur de solution de crise mais un intercesseur entre le public et la star. La télévision devient un moyen de conquérir la notoriété. C'est un bulle contre l'ordinaire : sortir de son existence sociale, économique et quotidienne. PanopticUS le questionne par la position de sa webcam : une bulle d'enfermement qui se rapproche de plus en plus du visage du visionné.

 

TV réalité/Vidéo surveillance : connexion et phénomène social.

Ce glissement vers le cloisonnement de l'écran à l'individu est perçu dans la vidéosurveillance. Apparue dans les années 90' en même temps que le talk show et de la tv réalité, ils participent ensemble à une « intimité de l'inconnu ». L'acceptation et le consentement des personnes envers la caméra interviennent dans un même ordre d'idées pour les deux supports que sont la télévision et la vidéosurveillance. Patrick Mahé2 explique que le phénomène de Big Brother a été rejeté par les français dès son apparition. Il suit une forte pression médiatique, des débats les trois premières semaines puis une acceptation des chaînes. Avec la vidéosurveillance, nous pouvons observer le même schéma dans ce consensus : puisque « je n'ai rien à me reprocher » et « tout a y gagner » jusqu'où je l'accepte ? Aujourd’hui, malgré les débats que secouent la télé-réalité, sa place y est totalement acquise et la vidéosurveillance de plus en plus appliquée.

Pourtant, la question de ce qui est représenté à l'image reste toujours une frontière délicate. Mike Morley, directeur markéting d'Endemol3, livre que « l'un des équilibres les plus délicats à trouver dans la relation entre la maison de production et les diffuseurs est de décider quoi montrer à l'écran et ce qu'il faut faire afin que ce qu'il se passe soit correctement interprété »4. Des sondages montrent5 que 52% des personnes interrogées ne souhaiteraient pas envoyer leurs proches dans une télé-réalité et que 65% refuseraient que les émissions tombent dans le trash et la démesure. Jusqu'où va l'extrême ? Serait-il capable d'envoyer les caméras dans l'intimité propre ? A quoi aboutira la dissolution de notre mur en vue de l'espace public ?

Pour appuyer cette association, nous avons décidé de découper la semaine en cinq jours de quotidien et un week-end de prime-time calquant sur le dispositif de Télé-réalité tel Loft Story. Nous avons utilisé les horaires types : de 17h30 à 19h30 du lundi au vendredi et un live de 48h du samedi au dimanche 00h. Ainsi nous avons développé par l'interface de l'ordinateur, une page internet regroupant en slip screen nos quatre webcams. Nous avons observé le phénomène de zapping décrit par Philippe Meirieux « on met la télévision dans une salle à manger, dans une chambre, dans un salon et on s’adonne, pendant qu’elle marche, à un certain nombre d’autres activités, le rôle de la télévision étant de vous accrocher pour vous empêcher de vous « dé-sidérer » par rapport à l’écran »6. Au niveau de l'utilisation de notre page, il s'avère, selon les réactions, qu'on la visionne de la même manière que la télé réalité.

Le dernier point que nous avons mis en place est le liant interactif. En créant une page facebook et une sur Twitter nous avons lié le système de communication qu'est internet. Celui qui à l'heure d'aujourd'hui participe à cette télé-réalité en positionnant le téléspectateur comme sorte de co-producteur de « l'émission ». Il était possible pour les visionneurs de nous demander d'effectuer des défis (pendant le live) et d’interférer sur la page Facebook pour livrer des réactions. Une expérience où le participant est là pour  donner son avis, faire évoluer le scénario.

 

Une réalité expérimentée

Le dernier basculement s'effectue dans la 4ème guerre télévisuelle, nommée par J. Louis Mussika7, : « réalité expérimentée ». Lors de l'évocation de la télé-réalité, il précise que « le terme est erroné, on est dans un divertissement basé sur un jeu, basé lui-même sur une situation expérimentale que les gens acceptent de vivre ». Une définition représentant bien le projet d'une expérimentation collective. De façon imagée, la télé-réalité fonctionne comme un principe d'une loupe grossissante (exprimée par le placement en plongée et l'œil omniscient de la caméra de surveillance) : ce sont de vraies personnes, dans une situation improbable à travers un verre grossissant. C'est une représentation à l'image, évoquant le culte du banal d'un espace. « C'est même en raison de leur manque d'originalité, de leur capacité à ressembler à leurs spectateurs, que les candidats sont là, à la merci de leur regard »8. Jean-François Jost opère une filiation entre la télé-réalité et l'art, en posant la question de la différence de traitement. Le quotidien étant un sujet tout aussi expérimenté dans l'art, « il n'est pas absurde de se demander si la télé-réalité ne fait pas partie à sa manière, de cet art d’accommoder les restes qu'est l'art contemporain ». En clair une différence de traitement pour un statut dissociable (télé-poubelle9).

En effet, on peut voir dans le processeur de la télé-réalité, un véritable dispositif cinématographique. Dans le Loft Story, on a une starification des candidats : on dresse des personnages principaux (Loana, Steevy) et secondaires. Laurent Achard, cinéaste, livre dans Libération10 une véritable mise en scène orchestrée par les participants : « Ils se jouaient du regard caméra et du hors-champ, écrivaient avec l'objectif leur propre scénario, les alliances et les renversements », les dialogues « criant une vérité que le cinéma ne serait plus capable d'atteindre ». Nous pouvons dire qu'à notre manière nous l'incarnions en ayant le contrôle de notre ordinateur, donc de nos webcams. Dans les captures d'écrans, nous avons une confusion de l'espace-temps. Ces cadres deviennent créateurs d'histoires.

Pour créer une distance de la réalité représentée, nous avons décidé de couper le son pour se réincarner de cette logique de candidats, et incarner, de quelque sorte, des personnages totalement ordinaire. C'est bien par les paroles et les dialogues qu'il y a une introspection du candidat et l'élaboration d'une personnalité (le confessionnal notamment). Chaque lecteur découvre un roman, un cadre qu'il peut choisir de suivre ou non. En clair, nous pouvons relier ses quatre webcams comme des fenêtres ouvertes à une exploration et à la création d'une fiction un peu comme « Time Code » de Mike Figgis.

 


1 : Directeur de la rédaction de Télé7jours et président de l'ITMA.
2 : Directeur Markéting d'Endemol.
3 : Endemol est spécialisé dans la production d'émissions de flux : télé-réalité, magazines, divertissements et jeux.
4 : Domique Roux, Jean Pierre Teyssier colloque, « Les enjeux de la Téléréalité ».
5 : Sondage IPSOS 2003.
6 : « Images: de la sidération à la communication ».
7 : Président de JLM Conseil, sociologue et chercheur.
8 : Jean-François Jost « Le culte du banal : De Duchamp à la télé-réalité ».
9 : De l'anglais Trash TV, est un terme péjoratif et familier désignant l'ensemble des programmes jugés comme ayant une valeur culturelle moindre.
10 : « Il y a du Bergman dans « Loft Story » », Philippe Azoury, Libération, 10 avril 2002.

 

 

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